27/07/2026

Le rêve amarré d’un visionnaire

Entretien avec Denise Spoerry, témoin privilégiée de l’épopée architecturale de François Spoerry.

PBPar Pierre BEGLIOMINIJournaliste 12 janvier 2026 Lecture : 5 min
Le rêve amarré d’un visionnaire
Le rêve amarré d’un visionnaire© La Gazette du Var
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Dans le golfe de Saint Tropez, François Spoerry a imaginé une cité lacustre unique, devenue l'un des symboles du littoral varois : Port Grimaud. Port Grimaud 1, pensé comme une ville maritime à taille humaine, fut suivi de Port Grimaud 2, expansion marquée par des compromis avec des investisseurs étrangers, puis de Port Grimaud 3, retour à l'initiative personnelle du créateur. À travers le témoignage de Denise Spoerry, compagne et témoin privilégiée, se dessine l'histoire d'un projet hors norme : ses origines, ses tensions, son impact culturel et social, et l'héritage sentimental qu'il laisse derrière lui.

La naissance d'un rêve maritime Comment est né Port Grimaud ? Denise SPOERRY. Port Grimaud est né d'une idée ingénieuse : organiser la ville autour du bateau.

François disait toujours : « Le bateau est le patron ». Il voulait que chaque maison ait son anneau d'amarrage, son quai, et que la vie quotidienne se déroule au rythme de la mer. On dit parfois que chaque maison est « un port miniature ».

Est-ce une formule juste ? DS. Ah oui, tout à fait.

C'est une très bonne formule. Chaque maison est presque un port miniature, le bateau étant au centre de la vie domestique.

Le rêve amarré d’un visionnaire

Port Grimaud 1 : une cité pensée pour la vie quotidienne Quelle était la philosophie de François Spoerry dans la conception de Port Grimaud 1 ? DS. Il voulait un habitat horizontal, convivial, à taille humaine.

Pas de grands ensembles verticaux, mais des maisons variées, colorées, adaptées à la vie familiale. Les pionniers ont cru au projet. Leur confiance a permis de lancer l'aventure.

Port Grimaud 2 : Les tensions de l'expansion L'expansion vers Port Grimaud 2 n'a pas été simple. Que s'est-il passé ? DS.

En 1969, des investisseurs allemands ont acquis des terrains voisins. Ils ont présenté des projets de cubes de béton, en rupture avec l'esprit initial. François a été bouleversé.

Il craignait de voir ses maisons donner sur une architecture antinomique. Comment a-t-il réagi ? DS.

Il a dû s'associer, malgré lui. Les compromis ont été douloureux, les tensions fréquentes. Mais l'ensemble conserve une certaine cohérence architecturale, même si François l'aurait conçu autrement s'il en avait eu la maîtrise totale.

Port Grimaud 3 : le retour à l'initiative personnelle Et Port Grimaud 3 ? DS. Là, c'est différent. Port Grimaud 3 est né de la reconversion d'un terrain de camping. François a repris la main, fidèle à son esprit initial. L'expansion a été maîtrisée, cohérente, et prolonge l'œuvre sans la trahir.

Une ville complète et vivante Port Grimaud n'est pas qu'une station balnéaire ? DS. Non, c'est une vraie ville. François a financé l'église, conçu une maison commune avec poste et services, et encouragé les commerces de proximité. Il voulait que Port Grimaud fonctionne au quotidien, pas seulement l'été.

Impact culturel, social et touristique Quel a été l'impact culturel et touristique du site ? DS. Le succès a été immédiat et durable. Port Grimaud a été reconnu comme « architecture contemporaine remarquable ». Mais surtout, il a brisé des carcans normatifs et ouvert la voie à une architecture plus libre.

Et sur le plan social ? DS. L'habitat horizontal favorise le lien, la surveillance informelle, la convivialité. À l'inverse des grands ensembles, où les familles se perdent dans la verticalité, Port Grimaud propose une vie à échelle humaine.

Vieillissement et adaptations La population vieillit. Comment le projet s'est il adapté ? DS. L'utopie sans voiture s'est heurtée à la réalité. François a accepté des aménagements, comme une place de parking par maison, pour maintenir une vie douce aux plus anciens. Mais l'esprit originel reste intact.

Les rapports entre la municipalité et les ASL Vous avez évoqué des tensions avec les représentants de l'État. Pouvez-vous préciser ? DS.

Oui. Pendant des décennies, Port Grimaud a fonctionné avec ses propres règles. François avait conçu les quais et les anneaux pour que coûte très cher en tenant compte des diverses procédures et des frais engendrés par les honoraires des avocats.

les habitants puissent vivre avec leur bateau comme avec leur maison. Mais récemment, la municipalité et les services de l'État ont voulu imposer de nouvelles normes, parfois en contradiction avec ce qui marchait depuis soixante ans.

Concrètement, de quoi s'agit il ? DS. Les petites places que François avait construites pour permettre aux familles de débarquer, de rester une heure, puis de repartir.

Ces espaces n'avaient jamais été vendus, François n'en avait tiré aucun profit. Or, la mairie et l'État veulent désormais les rentabiliser en les louant. Pour moi, c'est une atteinte directe à l'esprit du lieu.

Comment réagissent les habitants ? DS. Beaucoup se battent.

Les ASL, les Associations Syndicales Libres qui gèrent Port Grimaud, ont pris le mors aux dents. Cela Quel est le rôle des ASL ? DS.

Elles sont essentielles. Elles assurent la gestion quotidienne, l'entretien des quais, des anneaux, des espaces communs. Elles défendent l'esprit de Port Grimaud face aux pressions extérieures.

Sans elles, le projet aurait déjà été dénaturé.

Héritage sentimental et intemporel Si vous deviez transmettre un message aux générations futures ? DS. Ne pas toucher à l'esprit du lieu. François avait tout prévu. Port Grimaud est une conception fantastique qui plaira encore dans cent ans.

Peut-on dire que Port Grimaud est « un rêve amarré dans le golfe de Saint Tropez » ? DS. Oui, tout à fait. C'est son rêve, rendu possible par un terrain rare entre route et mer.

Et sur le plan personnel ? DS. J'ai vécu une vie libre et formidable grâce à François. Port Grimaud est notre acquis, notre patrimoine affectif. Je ne veux pas qu'on nous le prenne.

Port Grimaud apparaît, à travers ce dialogue, comme une œuvre hybride : esthétique, sociale et touristique. Sa force tient à la relation intime entre l'habitat et la mer, à la diversité de ses façades, et à la conception d'une ville à taille humaine. Entre conservation et adaptation, le message de Denise Spoerry est clair : préserver l'esprit du lieu pour que le rêve amarré au golfe de Saint Tropez continue de vivre.

Propos recueillis par Pierre BEGLIOMINI.